les angles et les espaces

troublée par le grain de sa voix, l’arc serré de ses hanches — croisant à nouveau ce garçon calme, doux, très brun il me semble retrouver M au moment le plus violent de ma passion. je sais qu’il me faut me contenir, retenir en moi le souvenir désormais apaisé, ne surtout pas déplacer la douleur dans l’épaisseur du deuil. on aime, et on oublie — je ne peux pas dire que j’ai oublié M, mais j’ai enfoui en moi ce que j’aimais le plus de lui, j’en ai fait des années de splendeur, auxquelles d’autres splendeurs, quoique incomparables, ont succédé.

pourtant: un moment à ses côtés dans la cuisine je retrouve toute l’étroitesse des cuisines du passé, je parle au presqu’inconnu je reconnais le poids de sa peau dans la mienne, le corps de M animal fabuleux qui n’en finit pas d’exploser les angles et les espaces, voix grave, rythme lent, yeux ourlés qui devant moi ne s’abaissent pas, c’est trop tard maintenant, craquelée du dedans par ces éclats décalés, il est tendre et je voudrais lui dire, je ne peux pas, au risque de tout détruire, je converse avec un homme en lui dont il ne connaît pas l’existence.

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la finesse

I debout comme à la proue d’un balcon de lumière, au septième étage d’un appartement de célibataire, qui prend soudain la mesure de sa liberté comme celle de sa solitude.

J vient de rencontrer un garçon: « je sais déjà qu’après la folle intensité de la rencontre il va prendre ses distances et je tenterai alors de ne pas mépriser sa faiblesse ».

ma soeur, à travers ses larmes: « j’ai peur du temps qui passe, de n’en rien faire, de perdre sans rien retenir ». je la console et encore je la reconnais. quelle couleur a donc marqué notre enfance, qui du temps présent définit d’abord les contours du souvenir?

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danish boy

il arrive avec la pluie — pommettes hautes, regard bleu-gris, et toujours je m’émerveille de tant de beauté par moi seule convoquée. tout en lui dit l’évidence d’une enfance heureuse sur les côtes du Jutland, une jeunesse de voyages et de dessins à l’encre, cette entrée dans la vie qui le laisse heureux de tout, attentif à chacun, tranquille avec les yeux brûlants. il rit dans les feuillages, esquisse un pas de danse, se souvient à voix haute de notre première rencontre, où nous avions parlé, longuement et en vrac, des îles Féroé, de New York, du Japon (il ne m’a jamais fait reproche d’être ensuite partie avec un autre). la nuit est pleine de filles magnifiques avec qui il joue comme un jeune animal, au moindre signe il me revient, il s’agenouille devant ma robe soulevée et je me demande alors: comment ai-je pu connaître la tristesse?

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en vrac

vu Vicky Christina Barcelona: suite de clichés inutiles, terriblement irritants, et tout ça pour quoi? (voir Scarlett Johansson embrasser Penelope Cruz, j’imagine). un rythme parfait, en revanche, dans Midnight in Paris, une légèreté formidable, un univers où rencontrer ses idoles c’est d’abord entrer en conversation avec eux, où l’on rappelle aussi que l’écriture est un travail (on imagine une variation d’Owen Wilson rencontrant ses maîtres à penser littéraires français, ils lui parleraient d’inspiration et de génie et il serait bien avancé).

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Paris

de la place de la République, si brillante, minérale au moment de la pluie je me laisse descendre lentement vers la Seine, les rues sont pleines de vent, de tristesse engrangée dans les terrasses désertes, je ferais bien plusieurs fois le tour du génie de la Bastille jusqu’à ce que comme une toupie la place m’élance, m’enivre, m’emmène, mais devant le café Français me voilà soudainement prise par les parfums des touristes américaines, le panneau zone touristique qui oscille dans l’air gris m’en dit bien moins que ces notes trop fleuries – rose de Damas, pivoine, Dior’s blooming bouquet – je continue sur le boulevard Henri IV, et là encore, rien ne révèle la présence de la Garde Républicaine comme l’odeur des chevaux derrière les palissades, légèrement acide, tenace, en dépit de la pluie qui s’approche et des limons soulevés par le ventre des bateaux. sur le pont une jeune femme russe m’arrête, elle est très belle, trop maquillée, perdue, et ses yeux dévorent à demi son visage éploré. lorsque je serai passée de l’autre côté, me dis-je, toute tristesse se sera envolée — mais de l’autre côté je trouve les souvenirs de l’année passée, le ravage des branches cassées sur les trottoirs, un wagon-restaurant de l’Orient Express figé sur le haut d’une estrade comme un jouet délaissé.

plus tard le soir la lumière projetée des bateaux dans les feuillages fait trembler les façades du quai de la Tournelle; j’y vois des poissons merveilleux, des oiseaux, des algues longues aux mains dansantes, des chevaux qui s’ébrouent dans la nuit constellée. je traverse au plus vite les rues de carton-pâte de l’île de la Cité; il fait très froid, deux garçons dansent sur la place de l’Hôtel de Ville, en se tenant les mains, et seuls peut être ce soir parmi les ombres immobiles ils se regardent et semblent heureux.

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journée dans la journée

je voudrais ne retenir de cette journée que la promenade aux Tuileries, sous une petite pluie fine, heures légères à la librairie des Jardins, au musée de l’Orangerie, chez Toraya où le dessert du mois s’appelle Azalée au creux du rocher. voilà qui ressemblerait fort à une page de magazine frivole: « le thé matcha est riche en catéchines », disait d’ailleurs la it-girl de service à un quelconque banquier dans le petit salon de thé japonais, et cette idiote si sûre d’elle tenait son bol à une main, avec le pouce à l’intérieur, comme un bol de lait au petit déjeuner. non pas que je remplace un snobisme par un autre – je n’ai pas de fascination pour la cérémonie du thé, j’y vois en revanche et en miniature merveilleuse une longue journée passée dans les massifs mouillés du jardin Okôchi-Sansô, à côté de Kyoto, une journée de joie scellée dans le goût d’une tasse de matcha.

c’est le souvenir d’une journée dans le souvenir d’une journée qu’il faudrait garder – une façon d’être au monde, au refuge de l’imbrication des souvenirs. pourtant je ne peux pas oublier les larmes, la voix rayée, la peur qui a brusquement animé ses poignets. mais comment ai-je pu accepter cela? disait M, terrassée. il y a un an exactement, je prononçais les mêmes mots.

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la vie des autres

ce qu’il y a de brutal dans la vie des couples — leur joie, leur souveraineté, leur certitude à l’avenir — et plus encore ce refus frappant que tout le monde ne leur soit pas identique:

dans la cuisine elle me dit de façon très gentille de ne pas m’inquiéter pour le futur, je retiens en moi une réponse cinglante — toujours j’ai tout fait toute seule toujours j’ai pris soin de moi toute seule je ne peux plus supporter les caresses rassurantes de ces amies qui les unes après les autres épousent des types, se font installer dans de grands appartements et se réjouissent d’emmener les enfants au parc;

dans le salon il disserte sur ce que nos ancêtres chasseurs-cueilleurs étaient avant tout des marathoneurs (en bon Américain il n’aime rien tant que faire des tours de la place des Vosges), je dis: clearly, I’m a hunter en croquant une cacahuète, je pense aux yeux gris du vice-consul dans l’après-midi pluvieuse, je voudrais être violente, brutalement honnête, je les aime trop pour cela et m’en vais au bord des larmes dans la nuit,

la vie des autres semble si simple, de surface, si douce, inatteignable et tant mieux.

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