obscurité à soi-même

Paris. dans l’air léger la forme retrouvée de la ville, tout m’inquiète et rien ne me touche, tout m’emmène et rien ne bouge, un moment je réalise qu’il suffit de fermer les yeux pour sortir du monde, c’est assez effrayant, fermer les yeux et les façades s’éloignent, les portes closes, le coin des meubles, tout s’étale d’un coup dans l’obscurité accueillante, l’espace très plane où le corps intérieur seul soudain s’exprime – c’est un peu comme ce journal et la vie qui reprend au moment où elle s’écrit, je décide de tout à chaque instant de la vie et je ne m’en étais même pas aperçue.

« ‘L’obscurité n’est pas un concept privatif, la simple absence de lumière, quelque chose comme une non-vision, mais le résultat de l’activité des off-cells, le produit de notre rétine. Cela signifie, pour rejoindre maintenant notre thèse sur l’obscurité de la contemporanéité, que percevoir cette obscurité n’est pas une forme d’inertie ou de passivité: cela suppose une activité et une capacité particulières, qui reviennent dans ce cas à neutraliser les lumières dont l’époque rayonne, pour en découvrir les ténèbres, l’obscurité singulière, laquelle n’est pas pour autant séparable de sa clarté« 
(Agamben, Nudités)

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New York

ce que j’aime de New York : Bloody Mary et belons au bar à huîtres de Penn Station, taiyaki tout chaud dans le East Village (Stuyvesant St), raviolis géorgiens et vin de Staline (dit le serveur) chez Primorski, en dessous du métro Brighton Beach.

Diana m’a glissée dans sa robe orangée, si cintrée j’ai l’air de sortir d’un épisode de Mad Men, j’exagère et j’allume une cigarette au balcon, chez Matt, trente étages au-dessus de 55th et Broadway. mon dieu que cette vie est ridicule! un petit Harvard boy m’assure, sous un parapluie détrempé, qu’il est spécialiste de la rivalité entre la France et l’Italie, you mean soccer? lui dis-je l’air vaguement dégoûté (il parle du XVIe siècle). nuits fragmentées, l’aube bleue sur les gratte-ciels, le matin je fais des phrases et des gens applaudissent, l’après-midi je m’endors à demi sur le canapé d’un marchand de fringues vintage de St Marks’ Place, il me fait du thé et me laisse jouer avec son chat. ce sont ces rues japonaises de l’East Village que je préfère, les filles y sont très belles, et il y a moins de vent. je ne suis pas du tout d’accord, s’exclame ma copine londonienne Jo, le jour elles se promènent en survêtements avec leurs cheveux sales en boule sur le haut de la tête, le soir elles sortent dans des robes outrageuses et abusent de leur blush Orgasm à défaut d’autre chose. et précisément, lui dis-je, en ces efforts démesurés je les trouve touchantes… toutes les nuits s’effondrent avec la pluie: il faudrait s’amuser de tout, des corps courbés par l’alcool et les fausses confidences, passé 22h, dans des réceptions insipides, de la promiscuité soudaine des plus réprimés, vaines tentatives d’approche sur la moquette à motif de la salle de bal du Hilton –  je pense aux yeux gris de H, sa beauté souple que sa douceur rend rêveuse, fous rires tranquilles, confidences simples, je pense à sa femme fragile et adorable, je voudrais moi aussi connaître l’amour limpide de ceux qui sont ensemble sans jamais se blesser.

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trophée

tu sais, me dit ma belle italienne, je n’en peux plus de ces garçons qui font les paons, qui font la cour des mois durant et puis lorsque je leur ai préparé le petit déjeuner un dimanche matin s’installent dans notre relation comme dans le fauteuil de mon grand père, rassasiés, rassurés, parfois ils me sortent dans un restaurant pour me montrer, ils s’imaginent m’avoir domptée, ils s’endorment après avoir joui et je m’ennuie, je m’ennuie tellement, mais à ce moment-là il est presque trop tard, je me suis attachée à l’idée d’un amour, je donne tout ce que j’ai, je deviens terrifiée à l’idée de perdre une histoire qui en vérité me désintéresse totalement, lorsqu’enfin je m’enfuie je passe pour une inconséquente, je n’en peux plus de ces garçons qui n’aiment de moi que ce qu’ils désirent posséder – une image, un fantasme, un trophée.

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« Le vent se lève »

Le vent se lève – j’avais poliment prévenu le délicieux garçon qui m’accompagnait que je pleurnicherais sans doute un peu, ce que je n’avais pas prévu c’est la grande brûlure, l’état de choc sur le quai du métro, torrents de larmes vaguement ridicules et sublimes, le garçon qui tremble, balbutie, oscille entre mon dieu et merci, m’accompagne à travers la nuit incolore – ça n’a rien à voir avec le film, je tentais de lui expliquer par fragments, ça n’a rien à voir avec l’histoire, c’est un rappel de tout ce qu’il y a de plus beau, de plus mystérieux en moi, un chemin de rêves sous les bambous d’Arashiyama, de longues errances à m’éroder le coeur le long de la rivière Meguro, le sentiment inexplicable de n’être jamais si seule, jamais si vivante que dans les nuits de pluie, les hortensias brillants, les trains de la Keio Inokashira line qui vont et viennent et me soulèvent de joie.

« Le vent se lève – il faut tenter de vivre… »

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danish

l’été quand il dormait dans mon lit je le regardais des heures, des nuits, je riais parfois seule de sa bouche ourlée ses épaules cuites par je ne sais quel soleil scandinave son souffle si régulier et alors et encore quand il se tourne vers moi je ne peux pas m’empêcher de penser: qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour mériter ça? – j’ai fui une fois, deux fois, à la troisième il revient toujours, tranquille, heureux, absolu, pourtant je fuirai encore, j’inventerai toutes sortes de barricades contre ses vingt-deux ans flamboyants, j’ai si peur d’être détruite par tant de beauté.

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vrac

vie en vrac – P est de passage à Paris, je me rappelle dans un même mouvement les raisons pour lesquelles je l’aime tant et pour lesquelles nous ne serons jamais ensemble ; je me demande si ça n’est pas ce que je me dis pour tous les types qui comptent vraiment? ; entraînée à l’anniversaire d’un inconnu par une inconnue que j’aide à trouver son chemin dans la rue, de but en blanc elle me dit: « toi tu as besoin de mettre ton coeur en jachère » ; au théâtre je fonds en larmes devant Eugène Onéguine, si seulement j’avais choisi d’idolâtrer Tatiana plutôt que les dépressifs russes aux yeux couteaux, j’aurais eu une vie morne et merveilleuse ; la vérité cinglante c’est qu’Eugène Onéguine c’est moi: pourquoi donc est-ce que je me lasse si vite des types qui trois jours encore auparavant me bouleversaient absolument?

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bouche brûlante

enfin me revient la joie, et la rivière ruisselant dans ma poitrine.

bouche brûlante dans l’air vif, dos arqué à la foule, ça n’est pas que les garçons qui reviennent me souffler dans le cou ce sont les filles aussi qui me sentent libérée de moi-même, j’en ai fini de protéger becs et ongles des trésors illusoires, d’exister entravée, enfin me vient cette solitude que je craignais tant et elle me plaît, elle me donne des moments de soleil sur le bord des cafés, des nuits calmes, d’autres effrénées, elle me rend le goût de l’excès, de l’errance, le merveilleux « départ dans l’affection et le bruit neufs!« 

 

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