Toraya

journée de petites nostalgies, joies fugaces, morceaux qui filent entre les doigts. devant l’Opéra je m’imagine toujours me rendre à un rendez-vous inconnu, je pourrais sans vergogne me présenter à ces hommes qui attendent, leur donner l’embarras du choix, l’instant de flottement du désir – je traverse la place Vendôme dans la lumière liquide – je ris de cette ville si rigide et si sage – rue Saint Honoré les filles qui tiennent leur sac griffé à la saignée du coude, au bout de la rue Duphot la masse vert de gris de la Madeleine, dans la lumière, qui s’estompe et disparait alors que l’on s’approche – qu’importe, je vais chez Toraya boire un bol de thé matcha et déguster un sakura mochi, je cherche le point du souvenir, une rue à Kyoto, la nuit, la main tendue d’une vendeuse très âgée, mon dégoût facile de cette ville de cordeau chinois où pourtant j’ai erré, longtemps, dans les rubans des temples, en laissant fondre sous ma langue une feuille de cerisier acidulée.

Publié dans journal | Marqué avec , , , , | Commentaires fermés

lectures

Hors de moi, le petit livre de Claire Marin sur l’expérience de la maladie, se révèle descriptif, tâtonnant, affreusement normalien.

Siri Hustvedt sait dérouler les fils à la perfection, The Shaking Woman or a History of my Nerves est un exercice impeccable, scolaire mais fluide, nouant psychanalyse, neurologie et récit personnel dans ce style qui est le sien, à la fois très lisible et quelconque – à défaut d’apprécier l’écriture, j’en admire au moins le craftsmanship.

je lis le début d’Anil’s Ghost de Michael Ondaatje et c’est là que se creuse l’écart – tout de suite l’élan, l’entrée dans l’irrévocable, l’odeur de la pluie et des charniers au Sri Lanka.

mais ce que je préfère, bien sûr, c’est La Mort en Perse d’Annemarie Schwarzenbach: « ce livre donnera peu de joie à ses lecteurs », annonce-t-elle, « il ne leur apportera même pas la consolation et le réconfort que prodiguent très souvent les livres tristes. » touchant avertissement, qui ne réduit en rien le souffle du voyage et l’angoisse des obstacles. on ne peut qu’aimer d’amour Annemarie Schwarzenbach – sa lucidité, sa puissance, ses effondrements, ses appels dans l’immense plaine persane qu’engouffrent les montagnes.

Publié dans journal | Marqué avec , , , , | Commentaires fermés

obscurité à soi-même

Paris. dans l’air léger la forme retrouvée de la ville, tout m’inquiète et rien ne me touche, tout m’emmène et rien ne bouge, un moment je réalise qu’il suffit de fermer les yeux pour sortir du monde, c’est assez effrayant, fermer les yeux et les façades s’éloignent, les portes closes, le coin des meubles, tout s’étale d’un coup dans l’obscurité accueillante, l’espace très plane où le corps intérieur seul soudain s’exprime – c’est un peu comme ce journal et la vie qui reprend au moment où elle s’écrit, je décide de tout à chaque instant de la vie et je ne m’en étais même pas aperçue.

« ‘L’obscurité n’est pas un concept privatif, la simple absence de lumière, quelque chose comme une non-vision, mais le résultat de l’activité des off-cells, le produit de notre rétine. Cela signifie, pour rejoindre maintenant notre thèse sur l’obscurité de la contemporanéité, que percevoir cette obscurité n’est pas une forme d’inertie ou de passivité: cela suppose une activité et une capacité particulières, qui reviennent dans ce cas à neutraliser les lumières dont l’époque rayonne, pour en découvrir les ténèbres, l’obscurité singulière, laquelle n’est pas pour autant séparable de sa clarté« 
(Agamben, Nudités)

Publié dans journal | Marqué avec , | Commentaires fermés

New York

ce que j’aime de New York : Bloody Mary et belons au bar à huîtres de Penn Station, taiyaki tout chaud dans le East Village (Stuyvesant St), raviolis géorgiens et vin de Staline (dit le serveur) chez Primorski, en dessous du métro Brighton Beach.

Diana m’a glissée dans sa robe orangée, si cintrée j’ai l’air de sortir d’un épisode de Mad Men, j’exagère et j’allume une cigarette au balcon, chez Matt, trente étages au-dessus de 55th et Broadway. mon dieu que cette vie est ridicule! un petit Harvard boy m’assure, sous un parapluie détrempé, qu’il est spécialiste de la rivalité entre la France et l’Italie, you mean soccer? lui dis-je l’air vaguement dégoûté (il parle du XVIe siècle). nuits fragmentées, l’aube bleue sur les gratte-ciels, le matin je fais des phrases et des gens applaudissent, l’après-midi je m’endors à demi sur le canapé d’un marchand de fringues vintage de St Marks’ Place, il me fait du thé et me laisse jouer avec son chat. ce sont ces rues japonaises de l’East Village que je préfère, les filles y sont très belles, et il y a moins de vent. « je ne suis pas du tout d’accord », s’exclame ma copine londonienne Jo, « le jour elles se promènent en survêtements avec leurs cheveux sales en boule sur le haut de la tête, le soir elles sortent dans des robes outrageuses et abusent de leur blush Orgasm à défaut d’autre chose ». et précisément, lui dis-je, en ces efforts démesurés je les trouve touchantes… toutes les nuits s’effondrent avec la pluie: il faudrait s’amuser de tout, des corps courbés par l’alcool et les fausses confidences, passé 22h, dans des réceptions insipides, de la promiscuité soudaine des plus réprimés, vaines tentatives d’approche sur la moquette à motif de la salle de bal du Hilton –  je pense aux yeux gris de H, sa beauté souple que sa douceur rend rêveuse, fous rires tranquilles, confidences simples, je pense à sa femme fragile et adorable, je voudrais moi aussi connaître l’amour limpide de ceux qui sont ensemble sans jamais se blesser.

Publié dans journal | Marqué avec , , , , , | Commentaires fermés

trophée

tu sais, me dit ma belle italienne, je n’en peux plus de ces garçons qui font les paons, qui font la cour des mois durant et puis lorsque je leur ai préparé le petit déjeuner un dimanche matin s’installent dans notre relation comme dans le fauteuil de mon grand père, rassasiés, rassurés, parfois ils me sortent dans un restaurant pour me montrer, ils s’imaginent m’avoir domptée, ils s’endorment après avoir joui et je m’ennuie, je m’ennuie tellement, mais à ce moment-là il est presque trop tard, je me suis attachée à l’idée d’un amour, je donne tout ce que j’ai, je deviens terrifiée à l’idée de perdre une histoire qui en vérité me désintéresse totalement, lorsqu’enfin je m’enfuie je passe pour une inconséquente, je n’en peux plus de ces garçons qui n’aiment de moi que ce qu’ils désirent posséder – une image, un fantasme, un trophée.

Publié dans journal | Marqué avec , | Commentaires fermés

« Le vent se lève »

Le vent se lève – j’avais poliment prévenu le délicieux garçon qui m’accompagnait que je pleurnicherais sans doute un peu, ce que je n’avais pas prévu c’est la grande brûlure, l’état de choc sur le quai du métro, torrents de larmes vaguement ridicules et sublimes, le garçon qui tremble, balbutie, oscille entre mon dieu et merci, m’accompagne à travers la nuit incolore – ça n’a rien à voir avec le film, je tentais de lui expliquer par fragments, ça n’a rien à voir avec l’histoire, c’est un rappel de tout ce qu’il y a de plus beau, de plus mystérieux en moi, un chemin de rêves sous les bambous d’Arashiyama, de longues errances à m’éroder le coeur le long de la rivière Meguro, le sentiment inexplicable de n’être jamais si seule, jamais si vivante que dans les nuits de pluie, les hortensias brillants, les trains de la Keio Inokashira line qui vont et viennent et me soulèvent de joie.

« Le vent se lève – il faut tenter de vivre… »

Publié dans journal | Marqué avec , , , , , | Commentaires fermés

danish

l’été quand il dormait dans mon lit je le regardais des heures, des nuits, je riais parfois seule de sa bouche ourlée ses épaules cuites par je ne sais quel soleil scandinave son souffle si régulier et alors et encore quand il se tourne vers moi je ne peux pas m’empêcher de penser: qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour mériter ça? – j’ai fui une fois, deux fois, à la troisième il revient toujours, tranquille, heureux, absolu, pourtant je fuirai encore, j’inventerai toutes sortes de barricades contre ses vingt-deux ans flamboyants, j’ai si peur d’être détruite par tant de beauté.

Publié dans journal | Marqué avec , , | Commentaires fermés