San Juan

ce bruit étrange dans les arbustes le soir j’ai mis longtemps à comprendre qu’il s’agissait de la fameuse petite grenouille autochtone qu’on appelle le coquí, j’avançais dans l’épaisseur de la nuit comme si je devais l’écarter à la main, une sorte de simulacre de jungle dans la ville quand les voitures s’élancent sur Ashford Avenue avec la vigueur des troupeaux, et que l’air si palpable si liquide m’enivre absolument. il n’y a pas à dire, les Caraïbes donnent un corps – cuit comme une poterie sous le soleil de midi, balancé d’humidité ou de désir avec la nuit tombée.

j’avais besoin de cette simplicité: la peau étale, la douceur des fruits inconnus, les lézards qui pointent leurs têtes minuscules sous la douche. toute la nuit, je dormais dans le frémissement des palmes et des flamboyants. j’ai oublié mes rêves, ils semblaient minuscules et futiles à cette jointure puissante de l’Espagne et du Nouveau Monde: au pied de San Felipe del Morro, sur les hauteurs de San Cristobal, je vivais mon imaginaire de bateaux pirates ou de galions espagnols, l’avant-poste d’un territoire de ressources infinies. le dimanche, les plages se sont couvertes de parasols familiaux, de chaises et de radios, on aurait dit que l’océan même donnait un jour de congé aux puissants courants qui remuent d’ordinaire la couronne de la côte.  ça me plaisait bien d’être un moment prise dans la vie des autres, les chansons à la mode, les couleurs des ballons, et puis de rentrer chez moi dans l’odeur des bananes plantains et le miaulement des chats de gouttière.

Share
Publié dans journal | Marqué avec , , | Commentaires fermés

l’élégance

il y a cette élégance étonnante chez D, bien plus qu’une élégance physique, des yeux noirs perçants et une façon toute européenne de s’habiller (il est Argentin), une sorte d’élégance morale, éthique, je cherche le terme, un goût pour la justice et la justesse qui se prononce jusque dans les petites choses, une sorte d’intégrité tranquille. il serait merveilleusement facile d’être amoureuse de D: dans une réunion importante où j’étais en train de me faire sérieusement cataloguer comme emmerdeuse de service, la seule qui dit tout haut ce dont tout le monde souffre en silence, il s’est levé pour m’apporter son soutien, seul à mes côtés dans la salle apeurée, très calme, mesuré, d’autant plus influent qu’il n’est pas du genre à gâcher sa salive ou son temps. ce jour-là j’ai été très reconnaissante mais aussi très amoureuse de D, et plus encore quelques semaines plus tard alors que je l’invitais, avec sa petite amie, à une soirée que je donnais, et qu’il a corrigé tranquillement: « R n’est plus seulement ma petite amie, elle est ma femme ». ça n’était pas une coquetterie de sa part, encore moins une façon de marquer son territoire, c’était donner à R l’importance qu’elle tient dans sa vie. c’est absurde sans doute, mais sur le moment j’ai trouvé ça très beau. alors, tout cela mélangé, lorsque ce soir nous nous trouvons côte à côte dans un dîner, et que très vite le monde disparait autour de nous, que ses yeux brillent d’un rien et que j’ai un mal fou à ne pas le toucher, je me suis laissée envahir par une étrange sérénité. ce qui m’entraîne vers D, cet attrait pour son étonnante élégance, pour son intégrité, c’est ce que je cherche en moi, en l’autre, la seule chose peut être que je suis en droit d’exiger.

Share
Publié dans journal | Marqué avec , , | Commentaires fermés

celle que l’on souhaite

samedi de soleil, un café avec Ioana qui me raconte qu’après bien des recherches dans la ville de Delft où elle s’est récemment installée, elle abandonne tout espoir de jamais y trouver ce petit pan de mur jaune dont nous rêvons tous dans nos rêves intérieurs – pas tant celui de Proust ou de Vermeer, au fond, qu’un morceau de sourire au matin, une forme de repos, quelque chose qui retiendrait les larmes.

je voulais lui donner du courage, je n’avais que des bribes, des choses un peu confuses qui parlaient de la vie comme une quête, du courage d’être heureux.

c’est cette phrase si banale qui m’obsède: être la personne que l’on souhaite, pas celle que l’on subit.

Share
Publié dans journal | Marqué avec , , | Commentaires fermés