(Genève) dans la montagne

je pense au sale temps qui amena Lord Byron, Percy et Mary Shelley, alors reclus dans une villa de Cologny, a écrire chacun un morceau de bravoure inspiré des Fantasmagoriana allemandes : Byron produit un fragment de roman, qui, repris par son médecin John Polidori, donnera lieu à l’une des premières histoires de vampire ; Mary Shelley quant à elle écrit son Frankenstein. c’était une année sans été : de l’autre côté du monde, en Indonésie, le volcan Tambora crachait une colonne éruptive de plus de 44 kilomètres – c’était un été de froidure et de neige, l’été des couchers de soleil de Turner et du dérèglement des sens. il y a de la beauté à imaginer Byron fuyant l’Angleterre sous ces étranges pluies de cendre, Mary Shelley à son pupitre alors qu’il neigeait en juillet, une neige rouge sang sur l’Italie, et déjà dans le pourtour du rêve l’augure de la mort de Shelley, l’ombre de Trelawny qui se fera légende en cueillant de ses mains le coeur du poète sur le bûcher crématoire.

c’est un temps splendide en vérité aujourd’hui sur le Léman : nous montons en voiture dans des virages en épingles, chantant à tue-tête sur la radio, puis à pied à travers les coulées de cailloux, le long d’une piste de ski dont les vieux téléphériques grincent tranquillement dans l’air léger. je marche et rêve un peu, loin devant les Canadiens s’ébrouent dans la lumière comme de jeunes animaux, ils portent chacun une pastèque sur le dos, et quand Julie qui m’attend à l’ombre d’un arbre, bonne camarade, me demande à quoi je pense je lui réponds que je pense à Mary Wollstonecraft.

- d’où la douleur sur ton visage ?
- d’où la douleur, exactement.

ça ne fait que 30 ans que l’on lit Mary Wollstonecraft pour ce qu’elle était : la femme la plus courageuse du monde. sa presque contemporaine Henriette d’Angeville, la « fiancée du Mont Blanc », ne manquait pas de forces non plus, à grimper en montagne en robe, mais Mary Wollstonecraft, seule, pauvre, amoureuse, perdue à Paris quelques jours avant l’exécution de Louis XVI et qui ose lever le ton pour défendre les droits des femmes, seule toujours en Scandinavie, à la recherche d’un trésor perdu, dans un voyage terrible dont elle donnera un récit admirable, seule encore quoique mariée à William Godwin et mourant en couches, quelle ironie et quelle tristesse…

 » You know that, as a female, I am particularly attached to her (Mary’s daughter); I feel more than a mother’s fondness and anxiety when I reflect on the dependent and oppressed state of her sex.  I dread lest she should be forced to sacrifice her heart to her principles, or principles to her heart.  With trembling hand I shall cultivate sensibility and cherish delicacy of sentiment, lest, whilst I lend fresh blushes to the rose, I sharpen the thorns that will wound the breast I would fain guard; I dread to unfold her mind, lest it should render her unfit for the world she is to inhabit.  Hapless woman! what a fate is thine! « 

Mary Wollstonecraft, Letters written during a short residence in Sweden, Norway and Denmark. Letter VI.

ça n’est pas un fardeau, c’est une farandole de fantômes que je trimballe avec moi jusque sur les hauteurs du Jura : tout souffle tendu et silence, un moment de suspens dans le corps, et puis la limpidité – lac et ciel bleus d’où surgit le Mont-Blanc.

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